Il est une critique, récurrente dans le débat d’idées contemporain, qui voudrait que le socialisme et le communisme soient intrinsèquement « productivistes ». Par ce terme, on entend généralement une logique systémique qui poursuit la croissance matérielle comme une fin en soi, indépendamment des besoins réels, et qui considère la nature comme un simple stock de ressources à mobiliser dans une fuite en avant techniciste. Capitalisme et socialisme, sous cet angle, ne seraient que deux variantes d’un même imaginaire prométhéen, ne différant que par le mode de répartition des fruits de la croissance, mais partageant l’objectif fondamental de la croissance elle-même et donc la même indifférence aux limites planétaires. Le socialisme soviétique, en particulier, est régulièrement convoqué comme la preuve historique de cette thèse : un productivisme d’État qui aurait aggravé, par la concentration des moyens entre les mains d’un pouvoir centralisé, les travers extractivistes du capitalisme industriel1.
Cette critique n’est pas sans portée. Elle tend à disqualifier par avance toute perspective marxiste dans la lutte écologique, en faisant du communisme un frère jumeau du capitalisme face à la crise environnementale. Pourtant, elle tend souvent à confondre l’essence d’un projet politique et les circonstances historiques qui ont présidé à ses réalisations concrètes. La thèse que nous défendrons ici est que le « productivisme » n’est pas inhérent au socialisme, et que cette accusation procède d’une notion trop floue pour être véritablement opérante.
Pour en juger, il convient de mobiliser l’outil théorique que le marxisme lui-même fournit. Lénine rappelait que « l’analyse concrète d’une situation concrète est l’âme vivante du marxisme » (Lénine 1920). Si l’on veut comprendre le rapport entre socialisme et production, entre le communisme et la nature, il faut non pas manier des concepts valises ou des slogans, mais examiner les conditions matérielles, géopolitiques et historiques précises dans lesquelles les expériences socialistes se sont déroulées. C’est cette méthode que nous entendons appliquer ici. Nous commencerons par critiquer la notion même de « productivisme » pour en montrer le caractère amalgamant. Puis nous reviendrons sur le cas soviétique, trop souvent réduit à une caricature, en montrant que ce que l’on appelle son productivisme fut en réalité une réponse contrainte à une situation géopolitique de survie. Enfin, nous verrons que la planification socialiste peut au contraire être le levier d’une écologie réelle, comme en témoignent les exemples de Cuba et de la Chine contemporaine.
I. Le « productivisme » : une notion floue et inopérante
Commençons par préciser ce que la critique écologiste entend ordinairement par « productivisme ». Le terme désigne une logique systémique qui se caractérise par plusieurs traits : la croissance infinie érigée en horizon indépassable, une foi aveugle dans le progrès technique, perçu comme capable de repousser indéfiniment les limites naturelles (technosolutionnisme). Elle tend aussi à réduire la valeur au travail abstrait et à la production mesurable en unités monétaires ou en tonnes, au détriment des services écosystémiques, du care et des rythmes naturels, et la soumission de l’ensemble de la société à l’appareil productif, les besoins humains étant façonnés par l’offre plutôt que l’inverse. La conclusion que les tenants de cette critique tirent est connue : le socialisme soviétique n’aurait été qu’une variante étatique et planifiée de la même fuite en avant productiviste. Lénine admirant le taylorisme, Staline fétichisant les tonnes d’acier et de charbon, Khrouchtchev lançant à tout-va la chimisation de l’agriculture : la messe serait dite.
Pourtant, à y regarder de plus près, le terme « productivisme » amalgame des réalités qu’une analyse rigoureuse devrait distinguer. On peut en repérer au moins trois.
Premièrement, la satisfaction des besoins humains fondamentaux. Produire pour nourrir, loger, soigner, éduquer une population n’est pas en soi du « productivisme », sauf à considérer que toute production matérielle est suspecte, position intenable qui condamnerait les sociétés humaines à la misère ou à un angélisme anti-productif que seuls les pays riches, ayant externalisé leur production, peuvent se permettre de prôner.
Deuxièmement, l’industrialisation comme phénomène historique. Au XXe siècle, tous les régimes, capitalistes comme socialistes, ont connu un processus d’industrialisation. Ce processus a impliqué partout une augmentation massive de la consommation de ressources et une certaine standardisation des modes de production. Mais ce trait commun à l’ensemble des sociétés modernes ne saurait être imputé spécifiquement au socialisme comme une de ses caractéristiques essentielles.
Troisièmement, la logique capitaliste d’accumulation infinie pour l’accumulation. C’est elle qui constitue, nous le croyons, le véritable productivisme : une dynamique dans laquelle le capital, mû par la concurrence et la recherche du profit, doit croître sans cesse, indépendamment des besoins sociaux et des limites planétaires. Cette logique n’est pas un trait anthropologique ou technique universel : elle est spécifique au mode de production capitaliste, dans lequel la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage et où la production n’a d’autre fin que l’accumulation élargie du capital. Nous y reviendrons en détail dans un article ultérieur.
En confondant ces trois niveaux, la notion de « productivisme » devient un épouvantail qui empêche de poser la question décisive : un socialisme qui développerait les forces productives pour satisfaire les besoins humains et non pour accumuler du capital serait-il vraiment productiviste au sens où on l’entend ? Une société qui planifie démocratiquement la production en fonction des besoins et des limites écosystémiques relève-t-elle de la même logique que le capitalisme ? Poser la question, c’est déjà entrevoir la réponse.
Mais pour ne pas en rester à des pétitions de principe, appliquons la méthode de l’analyse concrète. Commençons par l’exemple le plus souvent cité à charge : l’Union soviétique.
II. L’URSS : une course productive imposée par la survie géopolitique
Une naissance sous le feu
Il est impossible de comprendre le développement industriel soviétique sans restituer la situation concrète dans laquelle le premier État socialiste de l’histoire a vu le jour. La révolution d’Octobre 1917 est immédiatement suivie d’une guerre civile dévastatrice (1918-1921), durant laquelle plusieurs puissances étrangères dont le Royaume-Uni, la France, les États-Unis et le Japon, interviennent militairement sur le sol russe pour tenter d’écraser le nouveau régime. Le pays sort exsangue de cette séquence : l’économie est ruinée, les infrastructures détruites, la famine menace des millions de personnes.
C’est dans ce contexte d’isolement diplomatique et d’hostilité permanente que l’URSS se construit. L’industrialisation à marche forcée lancée par Staline à la fin des années 1920 ne procède pas d’une lubie idéologique productiviste, mais d’un calcul stratégique explicite. La formule est connue, et elle mérite d’être méditée : « Nous avons cinquante ou cent ans de retard sur les pays avancés. Il nous faut parcourir cette distance en dix ans, sinon nous serons écrasés. » Cela ne disculpe ni les méthodes coercitives de la collectivisation, ni les désastres humains qu’elles ont produits, cela situe seulement la logique industrielle dans une contrainte stratégique réelle. Produire du charbon, de l’acier, des machines, des tracteurs : il ne s’agit pas d’idolâtrer la production pour elle-même, mais de se donner les moyens de survivre face à des puissances capitalistes techniquement et militairement bien plus avancées, qui n’ont jamais renoncé à détruire l’expérience soviétique. Quand, en 1941, l’Allemagne nazie envahit l’URSS, c’est cette base industrielle, construite dans l’urgence des années 1930, qui permettra à l’Armée rouge de résister et finalement de vaincre.
Le paroxysme de la guerre et la poursuite de la contrainte
Il faut ici rappeler un fait massif, souvent oublié dans les débats sur le « productivisme » soviétique. Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie envahit l’URSS. En quatre ans de guerre, le pays perd entre 26 et 27 millions d’habitants (militaires et civils). Les régions industrielles les plus prospères de l’Ouest sont ravagées. L’économie tout entière est convertie en économie de guerre, mobilisant toutes les ressources productives : usines déplacées de toute urgence derrière l’Oural, production d’armement poussée à son maximum, agriculture réquisitionnée.
Cette séquence est absolument décisive pour comprendre le rapport soviétique à la production. Pendant quatre ans, produire n’est pas une option idéologique : c’est la condition de la survie du pays face à l’extermination nazie. Produire des chars, des avions, de l’acier, du charbon, c’est empêcher l’anéantissement. La planification de guerre soviétique fut d’ailleurs un succès reconnu : malgré la perte de ses grandes régions industrielles occidentales, l’URSS parvint à produire davantage d’armement que l’Allemagne nazie et l’ensemble de ses alliés européens. En 1946, le revenu national et la production restaient très inférieurs aux niveaux d’avant-guerre, la population soviétique avait été amputée de dizaines de millions de personnes, directement et indirectement, par la guerre.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la reconstruction d’après-guerre. Produire pour reconstruire, pour reloger, pour réalimenter la population, est-ce là du « productivisme » coupable ? Ou bien la réponse impérative à une dévastation sans précédent ? Si l’on veut employer le terme, il faut parler d’un productivisme de survie, imposé par l’urgence, et dont la finalité était la satisfaction des besoins élémentaires d’une population qui avait tout perdu.
La fin de la guerre contre le nazisme ne signifie nullement la fin de la menace. Presque immédiatement, la Guerre froide s’installe. Les États-Unis disposent déjà de l’arme nucléaire, l’URSS doit la développer au plus vite pour ne pas être exposée à un chantage nucléaire. Elle y parvient dès 1949. Commence alors ce que l’on appellera la course aux armements : une compétition technologique et industrielle permanente entre les deux superpuissances, qui mobilise une part démesurée des ressources scientifiques, techniques et matérielles des deux camps.
Cette course aux armements est probablement la forme la plus pure du « productivisme » que l’on puisse imputer à l’URSS mais elle est une réponse à une situation concrète, non un choix idéologique libre. Les dépenses militaires absorbent une fraction considérable du produit national. Le complexe militaro-industriel soviétique, comme son homologue américain, dévore des quantités colossales de matières premières, d’énergie, de territoire. Il est source de pollutions massives : déchets nucléaires, contamination chimique, sites d’essais dont les conséquences écologiques sont à peine documentées et jamais maîtrisées. Des historiens contemporains parlent même d’une « écologie militaire » pour désigner cette destruction environnementale directement liée à l’appareil de guerre. En Union soviétique, la destruction de l’environnement par le complexe militaro-industriel fut immense.
L’important ici est de ne pas se méprendre sur la causalité. Cette débauche productive n’est pas le résultat d’une essence productiviste du communisme. Elle est le résultat d’une situation de guerre de position, dans laquelle un État qui se veut une alternative au capitalisme est contraint, pour ne pas être balayé, de se mesurer à l’adversaire sur le terrain même de ce dernier : la puissance industrielle. La Guerre froide est une rivalité systémique qui impose la mobilisation totale des ressources. Dans cette configuration, l’écologie passe au second plan, non seulement par doctrine, mais d’abord sous l’effet d’une contrainte stratégique.
La parenthèse écologique originelle
Ce que l’on sait moins, et que des travaux récents contribuent à exhumer, c’est que le socialisme soviétique originel n’était nullement hostile à la protection de la nature. Bien au contraire. Comme le montre l’historien Douglas Weiner, les premières années du pouvoir soviétique ont vu éclore une pensée écologique remarquablement audacieuse (Weiner 1988) (Weiner 1999).
Dès les premières années soviétiques, avec le soutien de certains secteurs du pouvoir bolchevik et sous la pression de savants naturalistes, les premières réserves naturelles intégrales, les zapovedniks, sont créées. Celles-ci ne se contentent pas de protéger des paysages : elles sont conçues comme des espaces de recherche scientifique où la nature peut évoluer sans intervention humaine, servant de témoins pour mesurer l’impact des activités anthropiques ailleurs. Un décret de 1921 pose les bases d’une législation de protection de la nature.
Sur le plan scientifique, l’URSS hérite et développe une tradition puissante de science des sols, issue notamment de Dokuschaev et poursuivi par Williams, même si certaines doctrines agronomiques seront ensuite rigidifiées politiquement. Loin de considérer le sol comme un simple support inerte à fertiliser chimiquement, Williams et son école le pensent comme un écosystème vivant, dont la fertilité dépend de processus biologiques complexes qu’il s’agit de comprendre et d’accompagner, non de forcer. Dans un tout autre domaine, Vladimir Vernadsky élabore le concept de biosphère ( enveloppe terrestre où la vie interagit avec la géologie et l’atmosphère), concept qui deviendra central dans la science écologique mondiale. Vernadsky, savant issu du libéralisme russe, puis figure académique honorée en URSS, montrait que l’humanité était devenue une force géologique capable d’altérer les grands équilibres planétaires, et qu’elle devait en prendre conscience.
Le point d’orgue de cette orientation est le grand Plan de transformation de la nature, lancé en 1948, que l’historien et biologiste Guillaume Suing a contribué à faire redécouvrir (Suing 2018). Sur un territoire grand comme la France et le Benelux réunis, ce plan prévoit l’implantation de bandes forestières de plusieurs centaines de mètres de large pour protéger les sols de l’érosion éolienne, la restauration de la polyculture contre la monoculture extensive, et le tout sans recours massif aux pesticides. L’important ici est de noter que, dans sa conception, il repose sur une vision dialectique des interactions entre sols, végétation, climat et activité humaine, fort éloignée d’un quelconque réductionnisme techniciste.
Ces éléments ne visent pas à peindre un tableau idyllique de l’URSS en paradis écologique. Ils visent à établir un fait précis : dans ses premières décennies, le socialisme soviétique a porté une écologie scientifique pionnière. La volonté de produire pour nourrir la population et construire le pays n’était pas synonyme de guerre à la nature. Ce constat suffit au moins à rendre intenable une identification simple et anhistorique entre socialisme et productivisme.
Le tournant khrouchtchévien : une importation des défauts capitalistes
C’est à partir des années 1950 et surtout sous l’impulsion de Nikita Khrouchtchev que la trajectoire soviétique bifurque. La campagne des terres vierges, le développement massif de la chimisation agricole, l’alignement sur les standards de l’agriculture intensive à l’américaine : tout cela marque une rupture profonde avec la période antérieure.
Pourquoi ce tournant ? La guerre froide bat son plein. La compétition avec les États-Unis devient frontale, dans tous les domaines, y compris agricole. Il s’agit de « rattraper et dépasser » le capitalisme sur son propre terrain, avec ses propres armes. L’idéologie technocratique qui sous-tend ce projet n’est pas un produit du marxisme : c’est un mimétisme de la modernité occidentale. L’URSS importe ce que Suing appelle les « défauts » de l’agriculture intensive capitaliste : monoculture, chimie lourde, destruction des sols, par alignement sur le modèle de son adversaire géopolitique.
Ce tournant est un choix politique contingent, non une fatalité découlant de la nature du régime. Il est d’ailleurs contemporain de l’éviction progressive des approches agrobiologiques et de la montée en puissance du lyssenkisme comme doctrine officielle, question complexe qui dépasse le cadre de cet article, mais qui illustre la manière dont une science peut être instrumentalisée à des fins politiques. Le point décisif est que ce basculement vers une agriculture productiviste chimique n’est pas la continuation du socialisme originel : il en est la rupture, au contraire.
Une leçon dialectique
La catastrophe écologique que constitua, par exemple, l’assèchement de la mer d’Aral n’est pas le produit du « communisme » comme essence maléfique. Elle est le produit d’un État ouvrier bureaucratisé, engagé dans une guerre froide à mort, qui a sacrifié le long terme écologique au court terme existentiel, et qui a cru pouvoir copier les méthodes de son adversaire en les améliorant. On peut et on doit critiquer ces choix. Mais les imputer à une essence productiviste du socialisme, c’est renoncer à comprendre la situation concrète qui les a engendrés.
Répétons avec Lénine : c’est l’analyse concrète d’une situation concrète qui permet de distinguer ce qui relève de circonstances historiques données et ce qui relève des caractéristiques structurelles d’un régime. La trajectoire soviétique, avec sa parenthèse écologique initiale puis sa dérive productiviste sous pression géopolitique, illustre précisément cette distinction.
III. La planification socialiste comme levier d’une écologie réelle
Si le socialisme était nécessairement et en toute circonstance productiviste, il faudrait alors expliquer pourquoi certaines expériences socialistes ont pu, dans des contextes très différents, développer des politiques environnementales ou agricoles qui ne se réduisent pas à une simple fuite en avant industrielle. Il ne s’agit pas d’en faire des modèles idéaux, ni de nier leurs contradictions, mais d’examiner ce que ces trajectoires permettent de comprendre : dans certaines conditions, la planification, la propriété publique et la souveraineté économique peuvent aussi devenir des instruments de réorientation écologique. C’est à partir de cette hypothèse que nous examinerons à présent deux situations concrètes : Cuba et la Chine contemporaine.
Cuba : l’écologie réelle née de la nécessité
La Période spéciale comme épreuve transformatrice
En 1990, l’URSS s’effondre et le blocus américain se durcit. Pour Cuba, qui dépendait du bloc soviétique pour son pétrole, ses intrants agricoles et ses débouchés commerciaux, c’est un choc brutal. L’embargo américain, en place depuis 1962, est renforcé. L’île se retrouve privée de carburant, d’engrais chimiques, de pesticides. L’agriculture intensive cubaine, calquée depuis les années 1960 sur le modèle soviétique lui-même calqué sur le modèle américain, s’effondre. C’est ce que les Cubains appellent la Période spéciale : une situation d’extrême difficulté où nourrir la population devient un défi quotidien.
La réponse cubaine à cette crise n’a pas été idéologique. Elle n’est pas partie d’un amour soudain pour la nature ou d’une conversion à l’écologie politique façon occidentale. Elle est partie d’une nécessité vitale : comment produire de la nourriture sans pétrole et sans chimie ? La réponse fut l’agroécologie.
Les leviers socialistes de la transition
Ce qui s’est joué à Cuba n’est pas simplement une adaptation technique. C’est la démonstration que le système socialiste dispose de leviers spécifiques pour opérer une transition écologique que les économies capitalistes peinent à actionner. Guillaume Suing en identifie trois.
Le premier est la connaissance scientifique. Loin de « revenir au Moyen-Âge » comme certains commentateurs occidentaux l’ont caricaturé, Cuba a massivement investi dans la science agronomique. L’île compte un réseau dense d’instituts, de centres de recherche et de stations expérimentales. La transition s’est appuyée sur une compréhension fine des sols, des semences endémiques, des associations végétales, de la lutte biologique contre les ravageurs : ce que l’on appelle aujourd’hui la permaculture, mais qui est en réalité une science extrêmement complexe, bien plus exigeante intellectuellement que l’agriculture chimique standardisée.
Le deuxième levier est le système socialiste lui-même. L’État cubain possède la terre. Cela lui a permis de subdiviser les grandes exploitations d’État intensives, les sovkhozes, en petites unités confiées sans loyer à des coopératives de travailleurs, ce que l’on pourrait appeler une déconcentration, mais certainement pas une privatisation. Sans loyer à payer, les paysans peuvent produire du bio à des prix accessibles, alors qu’en Occident le surcoût du bio est largement dû au foncier. L’État a pu fixer les prix, interdire les pesticides par une législation s’appliquant à tout le territoire, et financer des campagnes de formation des paysans. Le programme « Campesino a Campesino » (Paysan à Paysan), né au Nicaragua sandiniste et transposé à Cuba à grande échelle, organise la transmission horizontale des savoirs entre travailleurs de la terre. Des agronomes cubains sillonnent désormais l’Amérique latine pour aider d’autres pays à développer leur propre agroécologie – pendant méconnu de l’internationalisme médical cubain.
Le troisième levier est la souveraineté nationale. L’embargo a coupé Cuba du marché mondial des intrants et des produits alimentaires. La survie imposait de produire localement ce que l’on ne pouvait plus importer. Cette nécessité a révélé une vérité que la mondialisation capitaliste occulte : la préservation des sols, des semences, de la biodiversité agricole n’est pas un caprice de bobo, c’est une condition de l’indépendance nationale. Un pays qui dépend des semences du catalogue mondial, des pesticides de Monsanto et du pétrole importé est un pays vulnérable. Cuba a fait de cette vulnérabilité une force.
Les résultats sont là. Plus de 75 % des fruits et légumes consommés à Cuba sont produits sur l’île. Quelque 70 000 hectares d’agriculture urbaine et périurbaine nourrissent directement les villes, réduisant les transports et résolvant partiellement la contradiction ville-campagne. Des rapports internationaux ont souvent cité Cuba comme cas singulier : le Living Planet Report 2006 du WWF la plaçait alors comme seul pays combinant un IDH supérieur au seuil de développement humain élevé et une empreinte écologique inférieure au seuil de biocapacité mondiale (WWF, n.d.).
Redéfinir les forces productives
Ce que montre l’exemple cubain, c’est que le développement des forces productives ne se réduit pas à produire plus de tonnes ou de kilowattheures. Développer les forces productives, c’est aussi développer la science, les connaissances, l’organisation sociale, la formation des travailleurs. L’agroécologie cubaine exige des paysans qu’ils soient alphabétisés, formés, capables de comprendre la diversité des sols et des climats. Elle exige un taux d’encadrement élevé, une éducation de masse, des instituts de recherche. Tout cela a un coût que seul un État planificateur peut assumer.
À Cuba, le socialisme a développé les forces productives au sens marxien le plus riche (la science et l’organisation collective du travail) et non le « productivisme » au sens étroit que serait la chimie et la monoculture. L’écologie n’y est pas la décroissance, mais un autre mode de développement des forces productives.
La Chine : la force du plan au service de la neutralité carbone
Une industrialisation carbonée à historiciser
Reconnaissons-le sans détour : la Chine a connu, depuis les réformes des années 1980 et surtout depuis son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001, une phase d’industrialisation massive et très fortement émettrice de gaz à effet de serre. Elle est devenue le premier émetteur mondial de CO2. Ses mégapoles ont connu des pics de pollution atmosphérique extrêmes. Le charbon a été le moteur principal de sa croissance pendant des décennies.
Mais là encore, l’analyse concrète est indispensable. Cette phase carbonée correspond à une période historique précise : celle de la sortie accélérée du sous-développement pour un pays de plus d’un milliard d’habitants, dans un contexte mondial où les énergies fossiles étaient encore le vecteur principal de l’industrialisation. De manière analogue à l’URSS, la Chine a dû faire en soixante-dix ans ce que les puissances occidentales ont fait en deux siècles, et dont elles continuent de bénéficier sous forme d’infrastructures, de capital accumulé et de niveau de vie. La responsabilité historique demeure dominée par les pays industrialisés anciens, en particulier les États-Unis. Par habitant, le cumul chinois reste très inférieur à celui des États-Unis et de l’Europe occidentale.
Surtout, cette phase est précisément en train de se clore.
Le tournant planifié : cap sur le zéro carbone
En 2020, le gouvernement chinois a pris un engagement public solennel : atteindre un pic des émissions de CO2 avant 2030, et la neutralité carbone avant 2060. Ce double objectif, dit « 30-60 », a été confirmé et détaillé dans un livre blanc publié en 2025 (State Council Information Office of China 2025). Il constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de la planification chinoise.
Les plans quinquennaux successifs (le 14e, achevé en 2025, et le 15e, en cours) traduisent cet engagement en objectifs sectoriels et en investissements massifs. La priorité est donnée aux énergies renouvelables (solaire, éolien, hydroélectrique), au nucléaire, aux véhicules électriques, aux réseaux électriques intelligents, aux technologies de captation du carbone. La Chine est devenue le premier producteur mondial de panneaux solaires, le premier marché pour les véhicules électriques (plus de la moitié des ventes mondiales) et le premier investisseur dans les technologies vertes.
Les résultats sont déjà mesurables. Fin 2025, près de 60 % de la capacité électrique totale installée en Chine provient de sources non fossiles. En 2025, la Chine a installé à elle seule plus de capacités nouvelles d’énergie verte que le reste du monde réuni, avec un objectif de doubler sa production d’énergie non fossile d’ici 2035 par rapport à 2025. Des analyses sérieuses, comme celles du Centre for Research on Energy and Clean Air, suggèrent que les émissions chinoises de CO2 pourraient avoir atteint un plateau dès 2024, et qu’un pic définitif pourrait intervenir bien avant 2030, peut-être dès 2025. Pour la première fois au premier trimestre 2025, une baisse des émissions a été observée non pas du fait d’un ralentissement économique, mais grâce à la montée en puissance de la production d’énergie propre.
Ces données ne relèvent pas de la prophétie autoréalisatrice. Elles sont vérifiables et documentées par l’IEA, Carbon Brief/CREA et Ember.
La démonstration par l’exemple
Qu’est-ce qui permet une telle réorientation, à une telle vitesse et à une telle échelle ? La réponse tient en un mot : la planification.
Dans une économie capitaliste, la transition énergétique est entravée par des obstacles structurels : lobbys des énergies fossiles, cycles électoraux courts qui dissuadent les investissements de long terme, marchés financiers qui exigent des rendements rapides, propriété privée qui empêche une réallocation autoritaire des ressources. La lenteur des transitions occidentales, malgré les discours et les accords internationaux, en témoigne.
La Chine, elle, est dirigée par un Parti communiste qui a fait de la neutralité carbone un objectif de civilisation. Elle dispose d’un État doté d’une capacité de planification et d’investissement public sans équivalent. Les entreprises d’État peuvent être mobilisées pour déployer des infrastructures à une échelle que le privé ne rentabiliserait pas en une génération. Les crédits bancaires sont orientés par la puissance publique vers les secteurs stratégiques. L’objectif n’est pas le profit immédiat, mais la transformation structurelle.
Ce qui se joue en Chine, c’est la démonstration en acte qu’un État socialiste, dès lors qu’il a pleinement conscientisé la crise environnementale, dispose des outils pour y répondre à une vitesse et à une échelle que les démocraties libérales ne peuvent pas égaler.
Deux chemins, un même principe – et une méthode
Cuba et la Chine offrent deux visages contrastés de l’écologie socialiste. Une petite île de dix millions d’habitants, contrainte par un blocus, qui développe une agroécologie locale, décentralisée, résiliente. Un géant industriel d’un milliard quatre cents millions d’habitants qui, par la force de la planification centralisée, réoriente son gigantesque appareil énergétique vers le zéro carbone. Les échelles, les méthodes, les contextes diffèrent. Mais un principe commun les unit.
Ce principe, c’est que le socialisme, défini par la propriété étatique des secteurs stratégiques, la planification, la souveraineté nationale et l’absence de dictature du profit à courte vue, fournit les leviers que les économies capitalistes ne possèdent pas. Dans les deux cas, le socialisme n’est pas l’obstacle à l’écologie : il en est le cadre de possibilité. Dans les deux cas, le développement des forces productives n’est pas la fuite en avant productiviste, mais l’approfondissement de la science, de l’organisation collective et de la résilience.
Précisons un point, pour dissiper tout malentendu. Montrer que la planification socialiste a permis des avancées écologiques à Cuba ou en Chine, ce n’est nullement inviter à reproduire tels quels ces modèles. Le marxisme n’a jamais été une pensée de la copie. Il est une méthode d’analyse des situations concrètes, dont le but est de dégager les conditions de possibilité d’une transformation sociale, non de fournir un catalogue de solutions clefs en main.
Cuba est une île tropicale de dix millions d’habitants ; la Chine est un géant industriel de plus d’un milliard d’habitants ; la France est une puissance capitaliste développée, insérée dans l’Union européenne, avec sa propre histoire, ses propres structures de classe, sa propre géographie, ses propres ressources. Ce qui est transposable, ce n’est pas le modèle technique, mais le principe politique : la planification publique, la propriété collective des secteurs stratégiques, la souveraineté économique. À chaque peuple d’inventer, en fonction de ses conditions concrètes, la forme spécifique que prendra son socialisme écologique. Ce n’est pas faire preuve de relativisme que de l’affirmer ; c’est appliquer le cœur de la méthode marxiste, qui se refuse à poser des lois abstraites valables en tout temps et en tout lieu, et qui exige au contraire de partir du réel pour construire l’avenir. Le but n’est pas de copier Cuba ou la Chine, mais de comprendre ce qui, dans ces expériences, relève de principes universels et de les réinventer dans et pour les conditions françaises. C’est cela, analyser concrètement une situation concrète.
Conclusion
Au terme de ce parcours, la thèse défendue au début de cet article peut être affirmée avec netteté : le « productivisme » n’est pas l’essence du socialisme.
L’Union soviétique, souvent convoquée comme la preuve du contraire, révèle une histoire bien plus complexe que le mythe d’un État productiviste acharné à dominer la nature. Une écologie scientifique pionnière y a existé, portée par des savants de premier plan et soutenue par le pouvoir bolchevik dans les premiers temps. Si cette orientation a été étouffée, c’est sous la pression d’une chaîne continue de menaces (guerre civile, intervention étrangère, guerre d’extermination nazie, puis course aux armements de la Guerre froide) qui a contraint l’URSS à une mobilisation totale de ses ressources, non par la logique du socialisme lui-même.
Cuba, placé dans une situation de contrainte extrême par l’effondrement soviétique et le durcissement de l’embargo américain, a démontré qu’un socialisme conséquent peut accomplir une transition agroécologique exemplaire. Il l’a fait en mobilisant les trois atouts du socialisme : la science planifiée, la propriété étatique du sol et la souveraineté nationale pour nourrir sa population sans détruire ses écosystèmes.
La Chine, enfin, est en train de prouver que la planification socialiste peut être le meilleur outil de décarbonation jamais inventé. L’objectif de neutralité carbone en 2060, inscrit dans les plans quinquennaux, se traduit déjà par des résultats tangibles et massifs. À l’heure où les démocraties libérales se débattent dans les contradictions entre les discours verts et les intérêts des lobbys fossiles, la Chine planifie sa bifurcation énergétique à une échelle et à une vitesse inédites.
Le point commun à ces trois expériences n’est pas un quelconque « productivisme » qui leur serait consubstantiel. C’est la capacité à planifier, à investir sur le temps long, à mobiliser la science et l’organisation collective sans être soumis à l’obligation de rentabilité immédiate qui caractérise le capitalisme. C’est, aussi, la nécessité de se défendre contre un ordre mondial dominé par les puissances impérialistes, nécessité qui peut être tragique (URSS) comme elle peut être féconde (Cuba).
Rappelons, pour finir, la leçon de méthode que Lénine nous a léguée. C’est en analysant concrètement chaque situation concrète que l’on distingue ce qui relève de l’essence d’un régime et ce qui relève de ses circonstances historiques. L’amalgame, la notion floue, l’épouvantail conceptuel ne servent ni la pensée ni l’action. En critiquant le « productivisme » comme un attribut imaginaire du socialisme, on manque la cible véritable : la logique capitaliste d’accumulation infinie, et l’on se prive de l’outil le plus puissant pour y faire face : un socialisme qui planifie la transition écologique, libère la science de la dictature du profit, et met le développement des forces productives au service de la satisfaction des besoins humains dans le respect des limites planétaires.
References
- Audier, Serge. 2019. L’âge productiviste: hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques. N.p.: La Découverte.
- Lénine, Vladimir. 1920. Œuvres - 1920. Vienne: MIA.
- Löwy, Michael. 2011. Écosocialisme: l’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste. N.p.: Mille et une nuits.
- Löwy, Michaël. 2020. Qu’est-ce que l’écosocialisme ? N.p.: Le Temps des Cerises.
- State Council Information Office of China. 2025. “Carbon Peaking and Carbon Neutrality: China’s Plans and Solutions, 2025.” https://english.www.gov.cn/archive/whitepaper/202511/08/content_WS690ee812c6d00ca5f9a076cd.html.
- Suing, Guillaume. 2018. L’écologie réelle: une histoire soviétique et cubaine. N.p.: Delga.
- Weiner, Douglas R. 1988. Models of nature : ecology, conservation, and cultural revolution in Soviet Russia. N.p.: Indiana University Press.
- Weiner, Douglas R. 1999. A Little Corner of Freedom: Russian Nature Protection from Stalin to Gorbachev. N.p.: University of California Press.
- WWF. n.d. “Living Planet Report 2006.” https://wwf.panda.org/discover/knowledge_hub/all_publications/living_planet_report_timeline/lpr_2006/.
Footnotes
-
Toutes les critiques écologiques du productivisme ne sont pas ainsi grossières ou anticommunistes. Il existe un corpus marxiste ou au moins marxisant relativement intéressant, notamment dans l’écosocialisme. Voir Audier (Audier 2019) et Löwy (Löwy 2011) (Löwy 2020). ↩